Le carnet de bord
L’idée d’en finir avec le Grand Méchant Sud qui ne nous a pas épargnés, en nous servant coup de vent sur coup de vent, me met du baume au cœur et du cœur à l’ouvrage. Cela fait tellement du bien quand ça s’arrête.
« En tout cas, une chose est sûre, on ne m’y reprendra pas une troisième fois sur l’appellation Pacifique. L’histoire qui raconte que « tiens, tiens, maintenant que l’Indien est derrière, vous allez vivre des jours meilleurs… », il ne faut pas la croire. Pacifique, Pacifique… Que nenni ! Ne surtout pas s’y fier, oui ! Tu parles, cet océan il fait rien que nous mener en bateau avec son nom enchanteur !
« Maintenant que le cap Dur se rapproche de mon étrave fuchsia, j’apprécie d’en avoir bientôt fini et de lui tourner le dos pour rejoindre les eaux de l’Atlantique.
« Il me reste 7 000 milles à parcourir pour rentrer à la maison et j’espère pouvoir me refaire une petite santé au soleil du classement et réduire mon écart de 480 milles à néant. En tout cas, avec mon p’tit chéri - vous savez mon beau bateau qui n’a jamais démérité sous les latitudes hostiles –, on va faire tout le nécessaire dans cette longue et complexe remontée.
« Allez, je vous laisse… J’essuie encore des grains de folie, des monstres avec des vents qui passent de 12 à 35 nœuds en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. On ne sait même plus comment s’habiller et quelle voile enfiler.
« Je vous le dis, le cap Horn, il se mérite ! »
Jean Le Cam
« Dans cette dernière descente plutôt rapide dans des vents soutenus vers le rocher mythique, il va faire de plus en plus froid, ça c’est sûr. Il va falloir mettre la pédale douce si jamais cela forcit un peu trop et il faudra redoubler de vigilance. Faut faire gaffe : on longe une ligne d’icebergs.
« Mais tout cela n’a rien à voir avec le scénario d’il y a quatre ans où on avait vraiment – faute de portes de sécurité – visité le palais des glaces ! Je me souviens qu’on allait moins vite mais que la progression dans le grand sud avait été beaucoup plus stressante. Je le mesure à mon état de fatigue : à cette époque, j’étais crevé, je n’arrivais plus à dormir. Là, j’arrive plus à me reposer. Il n’empêche que j’ai hâte de passer le cap Horn : après le passage de l’antiméridien qui marque le point de départ de la route du retour, le gros caillou à la frontière du Pacifique et de l’Atlantique signifie que cette fois ça y est, tu rentres vraiment à la maison. Tu arrêtes de faire du sud, tu fais du nord, et ça, c’est plutôt sympa.
« Pour ne rien gâcher, on peut espérer un petit regroupement au passage. On pourra aussi bénéficier d’une météo plutôt favorable avec des vents portant en début de remontée de l’Atlantique. Que demander de plus ? Allez, je vous laisse, le vent rentre : 40 nœuds ! »
Jean Le Cam
pas de fioritures à bord, ce n’est pas dans l’air du temps. À l’heure où je vous écris, je fais le point pour attaquer le Pacifique, et ça n’arrête pas, il y a toujours plein de choses à faire, c’est du 24 heures sur 24 !
« Je ne vois franchement pas comment certains de mes petits camarades trouvent le temps de lire où je ne sais quoi. Enfin, c’est leur problème, chacun son truc hein. Avec Jojo (N.D.L.R : Sébastien Josse), on fait un peu les spectateurs de Mich’Desj’(Michel Desjoyeaux) et Bilou (Roland Jourdain) pour le moment. Mais bon, il y aura peut-être moyen de donner un petit coup de griffe à la prochaine porte, allez savoir.
« Heureusement, la mer s’est un peu améliorée parce que, voilà douze heures, on a eu droit à une chose mal rangée, vraiment pas fréquentable. Mais bon, c’est passé et maintenant, c’est tout droit pour moi jusqu’à la porte de Nouvelle-Zélande, il faut juste bien faire marcher le canote sans s’emmêler les pinceaux et tenter de bien se reposer, ce qui n’est pas forcément évident. « Allez pour vous faire plaisir, je vais peut-être jeter un œil tout de même au menu spécial réveillon que j’ai aperçu dans le carton… mais au fait je dois le fêter à quelle heure ? À l’heure locale de Nouvelle-Zélande ? En temps universel ? À l’heure de Paris ? Et voilà, gagné, un souci de plus !
« Y’a des jours, je vous jure, ce n’est pas une vie. »
Jean Le Cam
J’adore ce genre de situation et cela me rappelle le dernier Vendée Globe, quand, avec Vincent Riou, on avait, sur l’eau, entretenu nos bonnes relations de voisinage. Là, c’est pareil, sauf qu’on est un peu plus nombreux. D’abord, y’a Mich’Desj, qui est placé en pointe, à fond dessus. À Port-La-Forêt, on habite la même rue ! Il est suivi par mon copain Bilou (Roland Jourdain), qui s’accroche comme un fou. Et puis, il y a Jojo (Sébastien Josse), qui vit aussi juste à côté de chez nous. On dirait qu’il y a un petit côté consanguin dans cette histoire ! « Pour autant, même si tous les quatre, on a bien creusé les écarts, je préfère ne jurer de rien. Je me souviens trop de la dernière édition, quand passé le cap Horn, j’ai vu Vincent Le Terrible, ce voisin pot de colle que j’avais pourtant un peu semé, revenir comme un malade. Vous connaissez la suite… Nous allons sûrement encore un peu creuser, mais les autres peuvent aussi bien reprendre si devant on se paye un coup de mou.
« D’autant que pour rien arranger, on s’habitue au vent fort. Là, j’ai 30 nœuds et c’est relativement tranquille. Je ne vous dis pas, quand on aura plus que 15 nœuds ! On risque d’être très surpris et ne même plus savoir comment faire. Heureusement, j’ai pris mon manuel et je réviserai la question : comment envoyer un ris, chasser les risées, etc. Mieux vaut prévenir que guérir. »
Jean Le Cam
C’était Pierre-Louis Castelli et l’équipe des vacations officielles du Vendée Globe. Il a fallu que j’émerge vite… « Brrr », pas évident, il fait toujours très frais, pour ne pas dire carrément frisquet, quand je sors de mon petit lit douillet et de ma couverture polaire sous ces latitudes. Remarquez, je m’équipe comme il se doit quand je m’accorde une petite tranche de sommeil : j’enfile une couche de sous-vêtements noirs, une autre couche de sous-vêtement gris, ainsi qu’une couche de polaires. Trois couches, sinon rien !
« Il faut ce qu’il faut dans le Grand Sud, mais je ne vous dirai pas si je porte aussi un bonnet de nuit ! Ces derniers jours, les températures s’améliorent doucement puisqu’on remonte au nord pour passer la 3e porte de sécurité, une ligne virtuelle par 47 degrés de latitude sud et passage obligé pour nous empêcher d’aller flirter avec les glaces.
« Il fait désormais 6-7 degrés à l’intérieur de VM Matériaux, dont je vous ai déjà tant parlé et qui ne craint, lui, heureusement pas le froid. Mais, il ne faut pas trop se plaindre non plus : dimanche dernier on a eu une journée avec du soleil. Et dans ces régions-là, autant dire que c’est exceptionnel !
« Allez, je vous laisse… Le vent forcit furieusement pendant que je vous écris ces quelques lignes. La semaine va être agitée avec le passage de trois bonnes dépressions qui vont nous donner du fil à retordre. Au boulot ! »
Jean Le Cam
J’ai pris mon pistolet thermique (N.D.L.R : un thermomètre) et dehors il fait 8 degrés, je suis bien reposé et il y a du soleil ! Bref, c’est parfait. J’ai même cru rêver, mais non : il y a vraiment du soleil !
« Tout ça pour dire que c’est impeccable en ce moment. D’abord, je ne suis pas mécontent de ma position, car je devrais me retrouver grosso modo sur la même ligne que mon copain Jojo (Sébastien Josse). Ensuite, côté conditions, on a connu bien pire. C’est toujours pareil dans le Sud : dès qu’on a une mer un peu moins mauvaise que d’habitude on considère que c’est impeccable, même si en vrai ça souffle un peu quand même dans le coin. Là, ça carbure bien ! C’est même ça qui est compliqué : aller vite en faisant le bon mélange entre la mer que tu acceptes et le vent qu’il y a sur telle ou telle zone. Les fichiers météo n’intègrent pas encore l’optimisation par rapport aux vagues, donc c’est à moi de décider du mélange.
« À part ça, mon pauvre chéri (N.D.L.R : le surnom de son bateau depuis quelques jours) va bien, il est à la hauteur et on s’entend très bien tous les deux. Heureusement dans un sens parce que si tu te rends compte, là dans le Sud, que le bateau te fait des mauvais coups, ça peut mettre une mauvaise ambiance à bord. »
Jean Le Cam
Mais je m’aperçois que je ne vous ai même pas encore parlé - ou pas assez - de mon fidèle bateau. Celui qui nous héberge tous. Le meilleur d’entre nous, comme dirait l’autre. C’est dingue ce qu’on lui fait subir dans ce début d’Océan Indien où il y a tout ce qu’il faut, comme dans les livres : du vent fort, de la grosse mer, du froid, du ciel gris… Alors je vous prie de croire que j’y fais attention à mon canote. Je me suis fixé une limite au-delà de laquelle je préfère me débrouiller pour faire un virement de bord plutôt qu’un empannage, parce que si tu cafouilles la manœuvre, y’a des chances de faire un fagot de lattes et là t’as gagné ta journée. Mon bateau, donc, j’y fais attention. Je lui parle gentiment, je lui dis que je suis fier de lui parce qu’il se débrouille très bien, mon pauvre chéri. Ben quoi, j’ai pas le droit d’appeler mon bateau « mon pauvre chéri » ?
Pas besoin de mettre une armée de psychologues sur l’affaire : quand je vois ce qu’il encaisse, c’est bien la moindre des choses de lui parler poliment ! De toutes façons, je ne vaux pas grand-chose sans lui et qu’on le veuille ou non, y’a pas à tortiller : on est partis à deux sur ce dossier, lui et moi, et il faut qu’on arrive tous les deux ! »
Jean Le Cam
Beau temps, belle mer, je profitais de conditions idéales, dans un flux d’Ouest de 25 nœuds, sur une grande houle et avec - ce qui ne gâche évidemment rien - un beau soleil. Je marchais bien depuis la veille, VM Matériaux filait vers la première porte virtuelle du parcours, dont le passage est obligatoire pour éviter que la flotte aille flirter avec les glaces. J’étais à l’avant, et là quand je reviens dans le cockpit, je vois un bateau dans mon sillage : c’était le Veolia de Roland Jourdain.
C’était Monsieur Bilou en personne ! Quelle surprise, cela fait toujours plaisir de croiser un copain au milieu de nulle part. Ceci dit, ce n’est pas si étonnant de nous retrouver comme ça à vue et au contact vu les ridicules écarts qui séparent les dix premiers. Cela montre, qu’on est vraiment tout le temps à l’attaque et qu’on est rien qu’une bande de fous furieux ! Est-ce bien raisonnable me direz-vous ? Tout est relatif et cela dépend où tu places le curseur, même si de toute évidence cette course effrénée nous oblige à le placer souvent trop haut, et à nous mettre dans le rouge. Mais revenons à notre Monsieur Bilou. J’ai tout de suite attrapé la caméra et fait des images pour immortaliser cet instant avec des dauphins en avant-plan. J’ai observé sa manœuvre : à 17h21, il commençait à descendre sa chaussette à spi, à 17h27, il avait empanné, Monsieur Bilou ! »
Jean Le Cam
Vous vous souvenez que je dis toujours : « Quand tu ne sais pas quoi faire, il faut faire de l’ouest… » Et ben voilà que j’ai fait toute ma route à gauche : je suis resté à l’est !
« Pas la peine pourtant de crier au désespoir, bien au contraire. Il va falloir que je cravache pour combler ce petit retard, mais je dois avouer que je suis surtout soulagé d’attaquer les vents portants et de ne plus jouer au dahu. On a arrêté de buriner, de taper gîté, de vivre penché dans des vents contraires…
« Ça fait du bien, d’autant que là, ça marche plutôt pas mal dans ces Quarantièmes qui se montrent, pour l’heure, plus conciliants que rugissants. On a un bon flux d’ouest qui nous propulse vers la porte des glaces et le cap de Bonne-Espérance, dans des pointes à 20 nœuds. Belle vitesse de croisière, non ? Fini le long bord bâbord amures, j’ai déjà ma jambe gauche qui repousse !
« J’organise aussi mon petit intérieur en vue des longues cavalcades qui nous attendent sous spi. Hier (dimanche, N.D.L.R.), j’ai aussi vérifié le gréement en montant en tête de mât, ce qui m’a valu une belle frayeur avec un joli vrac sous spi dans une risée. On ne m’y reprendra plus… »
Jean Le Cam
« Si tu ne sais pas quelle stratégie adopter, pars à l’ouest ! » En suivant le chemin le plus à l’est de la flotte, vous devez vous dire que je suis tombé sur la tête… Ou que j’ai jeté mes vieux principes par-dessus bord ! Bon, bon, bon…
« Sachez d’abord que nous ne progressons pas dans le même hémisphère et dans cette deuxième moitié de la terre, pourquoi ne pas réfléchir à l’envers ? Plus sérieusement, si j’affiche un décalage latéral de 100 milles par rapport aux leaders, c’est avant tout la route que j’ai empruntée jusque-là qui m’a placé là. Au-delà, j’essaye tout simplement de jouer avec l’anticyclone de Sainte-Hélène qui nous barre la route vers le cap Bonne-Espérance. Mais on ne sait jamais ce que peut nous réserver un tel système. Il suffit qu’il se décale un petit peu de quelques milles et patatras…
« Les zones sans vent se dispersent à nouveau sur l’échiquier ! Je me fie donc à mon instinct et je dois avouer que cette histoire devient vraiment passionnante. Nous avons aussi retrouvé des conditions plus maniables et un peu d’équilibre après ces longues journées passées comme des dahus. Ça fait du bien.
Allez, je touche du bois et je croise les doigts, nous en saurons plus la semaine prochaine… »
Jean Le Cam
On s’était habitué aux petits sauts de vagues, aux petits réglages millimétrés selon la force et l’angle du vent. Pas de manœuvres lourdes, pas de stratégie fumante. Et soudain ce matin, derrière une ligne de grains, le vent a tourné tout en accélérant.
« Ni une ni deux, me voilà sur le pont à me faire rincer par les embruns… Changements de voilures (je ne vous dirai pas lesquelles, la concurrence écoute !) et recul des poids sur l’arrière du bateau, on borde, on étarque et c’est parti pour un grand bord de reaching, travers au vent.
« Maintenant, je ne sors plus ! La lance à incendie, très peu pour moi, bien que par le travers de la pointe du Brésil, il fasse toujours aussi chaud. Nous voilà repartis pour une nouvelle cavalcade. Il faut dire qu’à l’avant de la flotte, ça ne rigole pas. C’est certain, j’en connais qui tire fort sur leur bateau ! Moi, je suis au maximum de mon raisonnable, ce qui veut tout et rien dire si vous ne savez pas où se situe le raisonnable.
« Le bateau va ainsi jouer des muscles quelque temps, pendant que je me triture le cerveau en disséquant mes fichiers météo… Et oui ! Ça ne pouvait pas durer. Il va aussi falloir passer par la tactique et la stratégie. Dire que d’aucuns pensent qu’on s’amuse… »
Jean Le Cam
J’en change un. En vain. Je passe au deuxième, puis au troisième… sans résultat ! Alors là, on fait moins le malin. Imaginez-vous un peu faire le tour du monde sans pilote automatique. C’est impossible. J’ai mis le bateau travers au vent (qui n’était déjà pas bien virulent), affalé mes voiles, et pendant quatre à cinq heures, je suis resté à l’intérieur à tenter de comprendre d’où venait le problème ! Câblage électrique, pompe hydraulique, cerveau électronique… j’ai tout passé en revue ! Et j’ai trouvé !
« Alors ensuite, le bilan comptable est ce qu’il est, des milles perdus sur la route et sur les petits copains de devant, et aussi une bonne opportunité de me recaler dans l’ouest. Voilà ! L’incident est clos et on n’en parle plus ! Cela fait partie des plus et des moins du Vendée Globe.
« Il y a des plus, quand on glisse sous le soleil en tête de course, et il y a les moins, qui sont les aléas des bateaux à voile. Tout le monde y a droit et je viens de toucher mon écot. Autant ici qu’ailleurs finalement. Il n’y a jamais de bon moment pour tomber en panne. Depuis, je ne range plus ma boîte à outils, comme ça je peux réagir à tout moment et cela conjure le mauvais sort.
« Question course, le pot au noir ralentit la flotte, mais je pense que l’on va en sortir relativement rapidement. Bien sûr, cette zone de vent faible bouge beaucoup, mais je ne la sens pas si active. Un peu plus de vent permettrait aussi de se rafraîchir quelque peu.
« Bien. Je vous laisse avec la devinette du jour. Vous connaissez ma grand voile, la Grande Denise, Popaul mon pilote automatique, Eleonore l’éolienne. Qui est donc Igor ? Quelques indices : il mesure 1,80 m de long pour 60 cm de large… Réponse au prochain numéro… »
Jean Le Cam
L’archipel, c’est de l’histoire ancienne et ce n’est pas pour me déplaire. J’ai fait le choix d’emprunter une route assez divergente par rapport à mes plus proches concurrents du groupe de tête : Loïck Peyron et Sébastien Josse.
« J’affiche un bon décalage latéral avec eux. On verra bien ce que le proche avenir nous réserve. Je ne voulais vraiment pas passer sous ces îles aux reliefs escarpés, qui peuvent générer de redoutables dévents. Lors de la dernière Jacques Vabre, j’avais vu que l’air peut y être perturbé assez loin. Je me suis donc placé en conséquence : au vent des volcans !
« Sous ces latitudes tropicales et en approche de l’équateur, la douceur matinale cède vite la place à la canicule et je dégouline déjà de sueur. Je suis sûre que je vais perdre des kilos et si ça se trouve jamais je ne serai aussi mince qu’à l’heure de changer d’hémisphère. Là, c’est chaud : sur l’eau comme dans les classements.
« Rien n’est joué pour le passage de la zone de convergence intertropicale propice à de nombreux rebondissements.
Lors de la précédente édition, je m’en étais plutôt bien sorti : je l’avais passée en un coup de cuillère… à pot ! J’espère connaître le même sort une fois encore. »
Jean Le Cam
La tempête qui nous a malmenés et offert des heures de navigation « non recommandables » dans le golfe de Gascogne n'est plus qu'un vieux souvenir. « Après la bascule violente du vent au passage du front, je suis passé de l'enfer au paradis. J'ai alors fait un petit tour du propriétaire et j'ai surtout fait un grand ménage.
C'était un peu le bazar à la maison : le thermos de café avait valsé parterre et j'ai dû prendre les outils du marin indispensables pour un tour du monde en solitaire : le sceau et l'éponge !
« J'ai repris un peu de force : j'ai bien dormi pour profiter à plein, notamment à la barre, de ces conditions propices à la glisse. J'avais également très faim, j'ai donc dévoré un bon cassoulet pour remettre d'aplomb le bonhomme un peu retourné dans la bataille.
« VM Matériaux, lui aussi, avait l'estomac dans la quille ! Avec des vents portants à se mettre dans les voiles, il a aussitôt allongé la foulée sous grand spi pour avaler les milles et revenir aux avant-postes.
De mon côté, je suis très satisfait de vérifier sur l'eau qu'il ne souffre d'aucun déficit de vitesse par rapport aux nouveaux bateaux.
« Depuis le cap Finisterre, j'emprunte la route plus « continentale », qui m'a fait laisser Madère à tribord contrairement au gros des troupes.
Avec de flatteurs 16-21 noeuds au speedo et un joli score de plus de 330 milles parcourus sur les dernières 24 heures : pour l'heure, tous les indicateurs restent au vert. De quoi voir la vie en fuchsia en approche des Canaries ! »
« Il est de très méchante humeur, il nous a cueillis à froid. Nous sommes au front, au propre comme au figuré. Avec le passage d’une bonne dépression automnale qui prend du coffre à mesure que nous progressons vers le cap Finisterre en générant des vents contraires, le golfe de Gascogne, dans tous ses états, nous offre une entrée en matière particulièrement copieuse.
« Dans l’après-midi de lundi, dans le gros de la baston et sur une mer démontée, nous avons essuyé 45 nœuds avec des claques à 55. À l’heure de s’amariner, autant dire qu’il vaut mieux avoir le cœur bien accroché à bord de VM Matériaux.
« Les monocoques de 60 pieds restent des bateaux taillés pour la glisse. Remonter au près et planter des pieux dans des creux énormes n’a rien d’une partie de plaisir.
Si lors de la précédente édition nous avons eu la chance de connaître une descente express au portant, là c’est une tout autre histoire.
« Tout ça ne favorise pas un début de course sur le mode de la compétition. Et il est bien dommage de voir que trois concurrents sont déjà contraints à faire demi-tour pour réparer.
« De mon côté, j’ai vraiment préféré jouer la prudence au départ des Sables-d’Olonne. Je n’aime pas attaquer bille en tête et tenter le diable d’une avarie. Le tour ne fait que commencer, mieux vaut faire profil bas avant l’amélioration des conditions que nous espérons tous au plus vite. Je continue de gagner dans l’Ouest et je remonte des places au fil des heures… »
« Il y a quatre ans, j’ai vraiment aimé cette course sans nulle autre pareille. Je n’ai jamais vécu ma 2e place comme un échec.
« Je n’ai aucun remords, aucun regret, j’y ai plutôt connu une réelle victoire.
« Je n’y retourne donc pas pour prendre une revanche ou quelque chose dans le genre, même si gagner sera mon moteur. C’est une compétition, donc un grand jeu qui nous emmène faire le tour de la planète et du grand glaçon. Pour ne rien gâcher, cette année le plateau est exceptionnel, il n’était donc pas question que je reste à la maison ! Je reviens tout simplement parce que j’en ai très envie.
« C’est une nouvelle histoire qui se déroule à présent avec des nouveaux acteurs. Le parcours sera forcément différent et va dépendre de ce que nous réservera la météo. Cela reste un mystère. Le Vendée Globe a cette magie d’ouvrir des portes sur l’inconnu et de faire travailler l’imaginaire.
« Je suis très heureux de repartir avec mon VM Matériaux. Pour rien au monde je ne l’échangerais contre un autre. Cela fait pleinement partie du projet d’aller au bout de celui-là. Il m’aura appris beaucoup de choses. Je crois que cela reste une bonne école d’innover petit à petit en fonction de ce que l’on sent. Je trouve cela très stimulant de l’avoir fait évoluer pour le faire naviguer au mieux de ses possibilités sur la route des trois caps… »
« Nous avons déjà passé deux bonnes semaines à terre aux Sables-d’Olonne et nous avons vu beaucoup de monde. Le village a pris une dimension supérieure, cela montre que la course prend de plus en plus d’ampleur.
« Cette année, le plateau est vraiment extraordinaire avec un tiers de concurrents en plus par rapport à l’édition précédente et dix-huit monocoques neufs. Les bateaux sont de plus en plus prêts et on constate une grande diversité dans les choix architecturaux. Tenez par exemple : le bateau Bahrain-Team Pindar de Brian Thompson, qui mise clairement sur la puissance, et mon bateau que j’ai souhaité léger, jouent les deux extrêmes.
« De mon côté, je suis convaincu que la puissance devient plus un handicap qu’un atout dans le Grand Sud où l’essentiel devient, dans des vents forts et des mers abruptes, de maîtriser le potentiel de ces formidables machines que sont les 60 pieds IMOCA.
« Voilà, il reste qu’on verra sur l’eau et qu’on en saura certainement beaucoup plus à l’arrivée. Cela s’annonce passionnant !
« Je reste très zen »
« On me pose souvent la question de la pression et des appréhensions. Et bien, je reste très zen, et tant pis si vous ne me croyez pas ! J’ai confiance en tout le travail que nous avons accompli sur VM Matériaux.
« Il y a quatre ans, nous nous étions pris un peu la veille pour le lendemain : nous avions mis à l’eau le bateau juste six mois avant le départ.
« Cette fois-ci, on part de beaucoup plus loin, j’ai déjà l’expérience d’un tour du monde en solitaire et donc plus de visibilité. Si cela ne suffit pas et si je ne suis évidemment pas le seul, ça enlève néanmoins beaucoup d’inconnus.
« Qui plus est, la présence de VM Matériaux à mes côtés m’apporte beaucoup de soutien. De nombreux clients et salariés viennent voir le bateau et me rencontrer. Qu’autant de gens s’investissent et participent, cela apporte beaucoup de force et d’énergie au projet. »
Jean Le Cam